Rédemption

 

 

 

 

Le président Macron peut réussir sa rédemption…

Le Président Macron est à un tournant, et il peut réussir son narratif de rédemption. À condition de montrer qu’il a intégré la nécessaire dimension réconciliatrice de sa fonction, en particulier en ce qui concerne la conduite de réformes.

Les Français pensent maintenant en majorité (56 % selon l’institut Elabe) que le mouvement des gilets jaunes doit s’arrêter. Le Président semble pouvoir visiter le salon de l’agriculture sans sifflets et quolibets. Le pays bruisse de rumeurs de remaniement au sein de l’équipe élyséenne. Mais surtout, dans le corps social, on sent une ambivalence vis-à-vis du Président. Bien sûr, il y a les « Macron haters », mais il y a aussi tous ceux qui, sans adhérer le moins du monde à ses propositions politiques, se sont réjouis de l’élection d’un homme jeune, moderne et enthousiaste. Ils ne restent pas sans l’espoir que l’expérience puisse au final réussir.

Et puis il faut noter que les « banlieues », pour tout un tas de raisons, se sont tenues à l’écart des gilets jaunes. Car la France suburbaine aspire à une dynamisation sociale, là où la France périurbaine, celle des gilets jaunes, aspire à plus de protection. C’est la différence entre ceux qui n’ont rien à perdre et ceux qui pensent être en train de tout perdre. Dans les banlieues, la volonté de dynamiser le tissu économique exprimée par le Président Macron n’a pas été sans aucun écho.

Les narratifs de rédemption sont parmi les plus puissants qui soient, et ils peuvent entraîner une adhésion formidable envers ceux dont les fautes auraient pu paraître rédhibitoires. « La Mule » de Clint Eastwood est la complexe et subtile mise en scène d’une double rédemption, rédemption du héros vis-à-vis de sa famille, mais aussi vis-à-vis du « flic » qui le poursuit.

Quels sont les ingrédients narratifs d’une bonne rédemption ? Premièrement, il faut que le personnage en quête de rédemption possède un capital de sympathie latent, même si ses fautes sont odieuses. Il semble, comme on le disait plus haut, que tel soit le cas en l’espèce. Ensuite, il faut une « prise de conscience ». Le héros de la rédemption doit prendre brutalement conscience qu’il a fait fausse route, et se rendre compte qu’il peut emprunter une autre voie. Et bien sûr, le faire savoir.

Les déclarations du Président avant Noël, ainsi que sa décision d’engager le débat national, bien que ces actions aient été effectuées sous la contrainte, peuvent néanmoins prendre leur sens dans un narratif de rédemption. Il faudrait cependant, pour convaincre certainement sur ce retournement, une phase plus intense de « soul searching », et peut-être que le Président admette publiquement et hors contrainte, qu’il réalise s’être trompé.

Ensuite, la qualité d’une rédemption se jauge à la détermination du héros à poursuivre sa « nouvelle voie ». Et là, cette nouvelle voie doit manifester une prise de distance absolue vis-à-vis du « mauvais comportement, » ainsi qu’une adhésion sans réserve à une nouvelle vision et à de nouvelles valeurs.

Quelle est donc la faute du Président Macron ? Dans une société post-moderne, aucun changement ne peut s’effectuer s’il n’est transactionnel, puisque chacune des « monades » sociales peut à sa guise dénoncer l’argument d’autorité. Surtout, si elle juge avoir été tenue à l’écart du changement et n’en être pas bénéficiaire. Aujourd’hui, le changement ne peut être accepté, que s’il est l’objet d’un troc, d’échange et de contreparties. On peut réformer le Code du travail, mais alors, on doit dramatiser, sur le plan narratif, ce que l’on donne en échange aux « victimes » du changement. On peut abaisser la vitesse maximale autorisée, mais alors, il faut une contrepartie apaisante, créer un nouvel avantage, un nouveau gain social.

La « séquence de comm » actuelle du Président Macron semble indiquer un regret d’avoir réformé sans contreparties, un engagement à créer des bénéfices du changement pour tous, et la volonté de mettre en oeuvre une nouvelle rhétorique du partage. Mais pour être efficace, un narratif de rédemption doit aller plus loin : « chaque Française, chaque Français » doit devenir un élément de langage central. Les victimes collatérales des réformes doivent devenir un souci permanent, quotidien, presque obsessionnel ; au sein du dispositif gouvernemental, le Président doit devenir leur voix, une voix de rééquilibrage et de réconciliation.

C’est là, soit dit en passant, la fonction archétypale du chef de l’État français, si profondément inscrite dans la culture française en dépit de l’échec, à cet égard, des derniers mandats. Les narratifs les plus puissants sont ceux qui savent résonner avec les archétypes et mythologies sociaux et culturels. Il y aurait donc là enfin l’opportunité, pour le Président Macron, d’incarner la Présidence dont la France rêve depuis longtemps.

Le Président se saisira-t-il pleinement de l’opportunité narrative ?

Christophe Abensour, Les Echos, 01/03/2019

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