Humeurs

C’est le scoop de la semaine : Marine Le Pen change d’humeur. « L’ivresse de la brutalité, des mots-chocs et de la polémique permanente, j’en suis revenue » (interview au Figaro du 3 février dernier). La présidente du RN déclare ainsi son entrée en campagne. La brutalité, c’était avant, c’était pour la précédente présidentielle, désormais, j’ai envie d’efficacité et de sérénité. Déclarant cela, elle parle d’elle, bien sûr, laissant voir une certaine fatigue personnelle avant ce dernier baroud d’honneur (c’est ma dernière campagne) et probablement touchée par le désamour ambiant, venu de sa nièce ou de certains transfuges de son parti. Mais elle incarne ainsi parfaitement un phénomène plus général, qui en dit long sur l’actuel rapport au politique et la logique dans laquelle cette présidentielle 2022 s’inscrit : une élection qui ne sera pas faite d’idées, de doctrines, d’affrontements idéologiques, mais d’humeurs…

Humeurs au sens où l’on parlait autrefois de médecine des humeurs, quand le corps était vu comme un système de flux liés à des « tempéraments ». Le bilieux est en colère, le sanguin est optimiste, l’atrabiliaire est anxieux, le lymphatique est indifférent, voilà l’humanité pensée dans une forme de vérité psychologique très incarnée.

Sous cet angle, évidemment, nos candidats sont reconnaissables. Longtemps en effet, Marine Le Pen a incarné les colères françaises, selon un terme que les médias ont érigé en opinion politique depuis quinze ans, ayant remplacé les débats de fond par un sentiment primal – « l’homme est une colère a priori » comme l’a fait remarquer le philosophe Gaston Bachelard. Avec sa fameuse stratégie de dédiabolisation, la présidente du RN est devenue une maman célibataire au grand cœur, protectrice des chats et des Français, calme, sereine, occupée en son jardin. La France apeurée par le bruit et la fureur ambiants, votera probablement pour elle.

Du coup, portant en bandoulière la colère nationale, lui-même fiévreux et toujours prêt au coup-de-poing rhétorique, Éric Zemmour s’est autoproclamé chef des bilieux éruptifs. La brutalité, c’est vrai, est son humeur préférée. La brutalité, dit-il, je l’assume, elle est nécessaire contre les migrants, notamment, comme il le disait dans une de ses chroniques de CNews en 2020, et l’a redit récemment (son face-à-face avec les abstentionnistes le 1er février) : sur ces sujets, elle doit prendre le pas sur la cordialité, le cœur.

Emmanuel Macron, plein d’énergie, porté vers l’avenir, parlant de transition vers un nouveau monde, grâce au progrès industriel et sociétal, promettant la belle émancipation du citoyen, reprend l’optimisme des Lumières, le progressisme politique classique. Cet appel d’air vers le ciel des idées et des jours heureux lui est souvent reproché, car pour aller de l’avant, il faut aller bien, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. La contagion positive a eu lieu en 2017, nous verrons bien si elle peut encore le faire en 2022.

Quatrième tempérament, quatrième humeur : l’anxiété, liée à ce que les médecins médiévaux appelaient l’atrabile, mélancolie romantique, future dépression. C’est une humeur artiste qui a sa séduction comme le prouve le succès de celui qui a été promu au rang d’écrivain national : Michel Houellebecq. La France, contrée des passions tristes, consomme des antidépresseurs, devient un pauvre musée, est pessimiste jusqu’à l’os. Cette humeur supposée populaire, les candidats s’efforcent de la représenter car ils savent qu’elle anime tout particulièrement les abstentionnistes…

Un carré des humeurs – vitalité, brutalité, sérénité, anxiété – a donc remplacé un éventail de doctrines : progressisme, nationalisme, conservatisme, populisme, socialisme, communisme… Éviter d’employer ces vieux mots de la tribu politique est bien pratique. Cela permet de parler directement non pas au citoyen qui a des opinions, mais au médiaconsommateur qui a des émotions. Envie de dire non avec untel, d’aller de l’avant avec tel autre, de souffler, de rire, de tonitruer, de faire silence ? Comme devant un programme télé multi-canaux, le zapping est recommandé…

Une telle représentation des choses a son autorité. Les candidats, même sans le vouloir, même sans le savoir, seront contraints de s’y conformer. Et de s’y situer. On voit bien le risque que prennent certains, à rester mobiles, hésitants, changeants. Jean-Luc Mélenchon, parfois bilieux à la Zemmour, parfois radieux à la Macron, d’autres fois abattu comme tout un chacun, n’est plus aussi lisible qu’il y a cinq ans (malgré les efforts de mise en scène de ses meetings). Valérie Pécresse est-elle cette femme sanguine et pleine d’allant qui a émergé de la primaire LR, avec une certaine hauteur de vue et assez d’optimisme rassurant pour être une Merkel à la française, ou redescend-elle dans l’arène du Kärcher et du combat de coqs (Macron, il a cramé la caisse) ? Yannick Jadot, comme fâché avec le fond positif de sa vision (avenir plus écologique, mobilité douce, emplois verts…) qui le rendrait peut-être trop macronien, ne choisit aucune humeur, et donc reste atone, invisible.

Ce ne sont pas les sondages qui nous donneront en avant-première le nom de notre prochain président ou de notre prochaine présidente, mais cette boussole des humeurs. Notre pays est-il sanguin, mélancolique, colérique ou lymphatique ? À suivre dans les prochaines semaines à partir des symptômes – mots, métaphores, punchlines – qui émergeront dans le flot médiatique.

Mariette Darrigrand pour 

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