GRAND REMPLACEMENT

 

Dans le discours de l’actuelle campagne présidentielle, l’expression « grand remplacement » constitue un concept au sens de la communication et non de la philosophie. Il ne s’agit pas d’exprimer une vérité mais de produire une efficacité.En latin, un concept désigne au départ le geste très concret de prendre (capio) avec (cum) ses mains une substance – typiquement de l’eau. Par analogie, ce flux médiatique permanent dans lequel nous vivons et souvent nous submerge, se cristallise en une partie solide. C’est comme cela, métaphoriquement, qu’un concept, petit rocher dans la tempête, émerge du flot, du flou. Nous avons la sensation d’y voir plus clair. Nous commençons à comprendre. En publicité, ce mécanisme est clé : la persuasion de masse passe nécessairement par lui. « Parce que je le vaux bien » ou « Venez comme vous êtes » s’appuient ainsi sur ce type de petits cailloux concepts

Le concept de « fracture sociale » dont s’était emparé Jacques Chirac en son temps, a pu séduire un électorat de gauche qui ne lui était pas naturel. Aujourd’hui, se joue un remake du mécanisme. À chaque fois – c’était vrai déjà pour le « Changer la vie » de 1981 qui venait de Rimbaud – un intellectuel invente la formule qui fera mouche. Le sociologue Emmanuel Todd en 1995 pour la fracture sociale, l’écrivain Renaud Camus en 2011, avait titré « Le grand remplacement » un recueil de ses visions alarmistes. L’expression doit donc se mettre entre guillemets. Il s’agit d’une citation. Quand les guillemets tombent, comme c’est le cas désormais, l’expression devient une déclaration générale : une vérité, un fait.

Voilà bien la deuxième raison du succès de la notion. Non seulement le flot médiatique a fait oublier la source idéologique d’extrême droite d’où elle vient, mais le citoyen lambda peut trouver en elle sa place. Le terme de « remplacement » lui tend un miroir dans lequel se refléter, se repérer. Là est l’art du discours de l’écrivain talentueux qu’est Renaud Camus. La littérature peut être fictionnelle, elle en a le droit, et la fable de politique-fiction fait partie de ses outils. Le problème est de faire passer ce type d’hypothèses imaginaires pour des données objectives. Et cela, c’est précisément le travail de l’idéologue. Mission déjà amorcée quand Renaud Camus quitte son atelier d’écriture pour venir faire un discours devant les militants du Bloc identitaire, comme il l’a fait en 2012.

Mission poussée un cran plus loin par Éric Zemmour qui, dans ses interviews ou meetings, oublie pour une fois ses sources. Il pose le « grand remplacement » comme une réalité tangible. Et il l’incarne dans des exemples pris dans la vie quotidienne – la rue de notre enfance, le commerce d’à-côté. La fiction devient réalité.

Troisième raison pour laquelle le « grand remplacement » a pris : il entre en résonance avec d’autres expressions contenant l’idée de grandeur. Actuellement on parle beaucoup de la « grande démission » : le phénomène des gens qui quittent leur emploi trop mal rémunéré ou dans une industrie dont ils désapprouvent les valeurs. Le terme « grand » est crucial : il indique le passage à l’épopée, ce récit des hauts faits, ce storytelling de la guerre – autre terme très répandu. Le discours se met de cette façon, symboliquement, à la hauteur de cette « grande transition » que nous sommes censés vivre depuis que le pétrole a été remis en cause dans les années 2000, et que l’humanité a compris qu’elle devait aller vers un monde fondé sur des énergies renouvelables.

Le « grand remplacement » atteint dès lors au statut de titre de série. Il pourrait tout à fait recouvrir les nombreuses aventures épiques des héros – et héroïnes – actuels qui tentent de sauver le monde. Je vous conseille un petit jeu. Vous tapez sur votre moteur de recherche « sauver la France » et vous comptez le nombre impressionnant de produits culturels ou médiatiques qui s’offrent à vous de cette façon, racontant le grand sauvetage. À ce sujet, merci de me prévenir si vous voyez passer un documentaire intitulé : « Sauver la politique ou comment ne pas remplacer les idées par les scénarios catastrophes »

Mariette Darrigrand

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