Gilets & Ronds points

 

 

 

 

Imaginons un instant qu’au lieu de dire « Crise des gilets jaunes » les médias aient parlé de « Mouvement des ronds-points ». Les scènes de guerre auraient-elles eu lieu ? N’auraient-elles pas laissé la place à des conversations, des repas, des chansons, autant de moments qui se déroulèrent d’ailleurs dans la vraie vie… ? 

Ce n’est pas le même tableau  – le même paradigme – qui est ouvert quand nous remplaçons la formule agressive par la formule conviviale. Les connotations guerrières s’effacent devant les connotations utopistes. Le rond-point est une forme symbolique première, qui s’apparente au cercle, lieu parfait, auto-suffisant comme le ventre d’une mère. Fût-il le résultat d’un urbanisme récent, ce carrefour à l’orée de la ville, est toujours un espace vers lequel on fait retour. Un ancrage. Exactement comme les fontaines d’antan vers lesquelles les processions convergeaient. Le rond-point est humain avant d’être géographique. Il est une des figures de la fameuse île Utopia, imaginée par les poètes au cœur de la tempête, repère stable contre la marche forcée du monde. Un refuge s’organise, revenant aux origines de la socialité  : se parler, partager un repas, rire et pleurer ensemble. S’aimer. Des bébés arriveront-ils à l’automne, conçus un soir de l’hiver troublé 2018-2019 ?

Cette vision idyllique provient de notre esprit iconique, créateur d’images. Faites-vous-même le test. Après avoir regardé en pensée le rond-point, retournez dans la camera oscura de votre tête et observez ce que « Gilet jaune » dessine sous vos yeux fermés.  Il entraîne sur une voie ouverte à l’infini. Objet accessoire qui sort comme un diable bilieux d’un coffre de voiture pour semer une trainée de souffre… L’esprit s’emballe, cheval au galop, porté par un non-but ou un but fou : prendre l’Elysée comme dans un jeu video on prend une citadelle en trois-D, dans une illusion de toute-puissance virtuelle.

C’est que « Gilet jaune » est une métonymie : une forme de langage qui court horizontalement sur la chaîne des mots, l’un entraînant de l’autre, tous se touchant, s’enflammant, portés par une contiguïté dangereuse… Du petit vêtement on passe à la lutte finale, la jaquette produit la jacquerie… Les médias se régalent, ils se croient devant une page d’Histoire, alors que c’est le mythe sempiternel qui repasse en boucle. Devant les images, on reconnaît Gavroche, Cosette, Jean Moulin, Asterix, ou même Jésus quand, comme tout le monde, il se met en colère…

« Rond-Point », lui, est une métaphore. Notre cerveau se ralentit, fait de l’arrêt sur image. Il redevient analytique. Il y a un rond et un point. On les rapproche. On les compare, l’un devient microcosme de l’autre, lui-même macrocosme de la vie sociale. L’assemblée nationale se rappelle qu’elle est un amphithéâtre en demi-cercle comme tous les lieux de la démocratie originelle… Les bons vieux fondamentaux se réinventent. Pour le meilleur peut-être : cercles citoyens, grand débat voulu par le président Macron. Ou pour le pire à coup sûr : foule des monades dans laquelle chacun peut ouvrir la bouche en un cercle vide et répéter en boucle : « peuple », « démission », « jusqu’au bout »… 

Trop tôt encore pour dire laquelle de ces imageries gagnera dans la représentation que nous nous ferons un jour de la séquence politique actuelle. Pour l’instant, contentons-nous de réfléchir à ce phénomène, si déterminant dans notre monde hyper-médiatique : la force imagée des mots, leur aptitude à créer des images mentales. Plus ou moins belles, mais toujours puissantes. Voici l’une des dimensions que j’aimerais étudier dans ce blog.

Mariette Darrigrand

Facebook
Twitter
LinkedIn