Courbe

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur chantait Paul ELUARD, il y a presque un siècle (1926). En ce temps, la courbe et la femme allaient ensemble : hanches, seins, sourire… Constantin BRANCUSI créait ses muses oblongues. Et, dans un autre ordre d’idées, les premières voitures de sport épousaient les courbes des routes, comme les skieurs glissaient sur celles des premières stations alpines.

Dans la crise sanitaire actuelle, les courbes nous ont envahis, illustrant graphiquement l’évolution du virus, jour après jour, pays après pays. Le but est de les aplanir. Flatten the curve est l’urgence. Adoucir les pics en plateaux pour qu’ils soient moins difficiles à gérer pour le corps médical. Terrible et déshumanisant discours des chiffres…

Dans le monde latin, puis en ancien français, se courbait sous le vent la branche de l’arbre. Ce verbe s’est perdu. Aujourd’hui nous nous penchons mais nous ne nous courbons plus. La courbe a quitté le corps humain, elle n’est plus que froide abstraction. Courbe de Maslow. Courbe de croissance. Courbe de popularité…

En contraste, une vidéo nous a émus récemment. Elle montrait une mère très âgée et sa fille plus très jeune. Ne pouvant ni se parler, ni se toucher, elles ont, avec leurs mains prisonnières de part et d’autre de la vitre hygiéniquement fermée, dessiné des courbes magnifiques. Comme des dessins de tout petits enfants, ces ronds et ces couronnes, en disaient long sur le besoin de liens. Sur la nécessité éternelle de certains gestes.

Ces courbes sur la vitre faisaient mentir avec brio toute courbe des âges.

Mariette DARRIGRAND

Facebook
Twitter
LinkedIn